People laugh at me

David Arvedon « The Best Of Dave Arvedon Vol One » LP (Mighty Mouth Music)
Le fait que le premier volume de ce best of soit sorti après le troisième et le deuxième n’est pas la seule étrangeté qui concerne ce disque. Les disques de ce détraqué de Boston étaient dans les années 70 des « private pressings » dont presque personne n’aurait sans doute entendu parlé de ce côté de l’Atlantique sans le talent de quelques diggers décidés à pousser leur sacerdoce jusque dans des extrêmes insoupçonnés. Toutes ces chansons sont des merveilles qui valent largement quelques uns des disques de freaks les plus côtés du San Francisco musée-du-psychédélisme. Le sens de
l’humour complètement tordu du Dave et toutes les déviances qu’il semble entretenir avec joie ne sont que duperies et il s’en explique de manière brillante dans les notes de pochette. Mais faut-il le croire? Ou est-ce une enième blague? Je ne sais pas, je trouve le tout encore plus drôle du fait de ce petit texte. Et puis ces chansons ont tout: de la soul, des pétages de cable en série, du songwriting bricolé que ne renierait pas R. Stevie Moore et ce petit quelque chose d’hirsute et de grillé qui fait qu’on ne peut qu’applaudir au très bon travail de réédition de Mighty Mouth Music,une fois de plus.

Instant Automatons « Sincerely Making A Noise » LP (Beat Generation/BFE)
Il était plus que temps de rendre justice à cet incroyable groupe anglais de la fin des années 70/début 80, héros des compilations punk du label « Hyped to death » (guillemets abusifs). Les notes de pochette sont parfaites et le pressage soigné. Les chansons sont chacune des petits hymnes aux débuts du punk: elles sont soulevées par cet incroyable souffle de liberté qu’on retrouve dans les meilleurs groupes de l’époque. Fini les leçons de solfège et les maisons de disques donneuses-de-leçons. Tout le monde pouvait s’y mettre. Bricoler quelque chose même dans un labo de physique – c’était le cas au début ici – mélanger allègrement des influences proto-electro, kraut, dub, punk ou jazz dans un joyeux bordel que personne ne viendra juger. La cassette culture était à son plus fort, le do-it-yourself n’était pas le nouveau rayon de votre « concept store » du coin. Il y avait cette urgence d’écrire. C’est celle là même qu’il faut chercher encore et toujours aujourd’hui. Il y a des coups de guitare, des coups de sax ou des coups de basse par ici qui sont des cris vitaux, des tranches de chair qui cherchent l’air le plus vif. Oui c’est bien eux qui ont écrit le fabuleux « People laugh at me (cuz I like weird music) ». Que dire de plus.

Vivien Goldman « Resolutionary » LP (Staubgold)
Au début il y a la ligne de basse incroyable de George Oban du fameux groupe reggae anglais Aswad. Le bonhomme a déjà fricoté avec Red Krayola, les New Age Steppers et la clique On-U Sound. C’est dire. Sur cette ligne s’est construit le sensationnel « Launderette » de Vivien Goldman l’un des plus beaux morceaux de mutant funk/proto post-punk du monde. La Vivien s’est toujours passionnée pour la musique afro-caribéenne et avec l’aide de quelques compagnons de voyage, notamment David Cunningham de Flying Lizards, le sorcier dub Adrian Sherwood ou encore Keith Levene de Public Image
Limited, elle fait d’audacieux mélanges de voix, de basse, d’écho, de reverb et de petits tranchés de guitare. Il y a même quelques morceaux du groupe Chantage qu’elle formait avec Eve Blouin et dont le premier disque est sorti sur Celluloid.

Theoreme « L’appel du Midi à midi pile » LP (Bruit direct disques)
Premier LP de Maïssa D du groupe Sida après une K7 sur My Own Private records et une sur Isolated Now Waves, des labels avec lesquels, je suis sûr, vous êtes familiers. Un album soigneusement construit et travaillé, tout en grosses lignes de basse, boîte à rythme rachitique poussé à bloc et synthé qui vrille le mental. Le son est chaud et les influences sont multiples, du kraut rock au hip-hop en passant par l’indus expérimental le plus obscur voire le dub et l’electronica qu’on n’oublie pas. Souvent parlé, parfois chanté, le textuel explicite glisse des paroles illicites, c’est une île de rap de-re-construit sur une petite montagne d’obsessions. Brigitte Fontaine qui sort de son coeur et rentre dans le corps d’Aaliyah sous les yeux du fantôme de Trish Keenan. De « Kool Shen sur le Toit » à « Moyen-âge », c’est un univers qui redonne son nom à souterrain, redonne son nom au do-it-yourself, avec la violence qu’il faut pour réclamer quelque chose qui a été volé avec violence. Du hautement personnel bouscule l’artistique, du je m’en-foutisme en or massif renverse les pros qui cachetonnent en SMAC et c’est assez libérateur en pleine période de prime-time mièvrerie et autres saloperies de bluettes cathodiques catholicisées. Au lieu de remettre des piles, faudrait penser à pédaler ailleurs et cet album permet au moins, le temps de sa (trop) courte durée, d’y penser un peu plus fort.

Èlg « Mauve Zone » LP (Nashazphone)
Quand ça commence, tu fermes les yeux, Èlg il va te parler. Du ciel mauve, de tout ça. Il est assis en tailleur, comment on dit, en tailleur Chanel. On est encore un peu dans son show là, on est les invités, les projos sont braqués sur ton imaginaire. Il te reste quelque chose??? C’est un peu chaud comme une soupe un peu chaud un peu trop chaud, ça chatouille le ciboulot. Et la ciboulette perdra, tu te perdras avec des perdrix dans la penderie. Un tour de tonnerre qui souffle doucement sur la poussière, des ondes radio avec des accents, on capte les conversations des pirates somaliens, les enculés, ils kidnappent encore pour la transat en solitaire, putain de salauds. Ah on me dit que c’est pas du tout eux c’est peut-être juste un entraîneur de football en Angleterre. Tu gères la déception, l’anticipation, le retour, avec des basses qui marmonnent et des marmots, qui remuent. Tiens une voix qu’on ne connaissait pas. On en vient à se gargariser. Entre personnes civilisées, bien sûr. Puis à retourner le disque pour la face B, à faire face à un sèche-cheveux et à des problèmes respiratoires assez articulés. Rase campagne, langage inconnu et des bêtes qui parlent beaucoup mieux que les beaux parleurs. Donald Duck au téléphone? L’accent américain (mais c’est vraiment pas le seul alone), un texte un peu fort, lu de manière passionnée. La délicatesse d’une conclusion cosmique. Encore un très bel album!

Sandra Bell « Dreams of falling » LP (Straight To Video)
Cet album de Sandra Bell est un étonnant patchwork de collages indus, guitares shoegaze et piano dissonant. L’usine tourne encore mais le train part trop tôt et le désastre rôde toujours. Bell bouge sa poétique sur ces écarts: si sa voix s’emporte doucement dans les mélodies sur un morceau, elle pourra sur un autre se cacher derrière un effet, un effet parlé avec des overdubs finement ciselés. « Subway Nihilism » est l’archétype de ces constructions brutes: le réél transpire dans les changements de rythme, dans la violence musicale mais les mots s’échappent infiniment vers un
ailleurs qu’elle façonne avec inspiration. La douceur d’un piano, d’une guitare est souvent chassée par une ravageuse guitare fuzz. La musique devient un élement naturel imprévisible, le vent pousse l’aiguille sur les sillons. Jusqu’à ce final sombre et poignant: « The country girls » avec son orgue grésillant. Sorti à l’origine en 1991 en format cassette sur le célèbre label néo-zélandais XPressWay de Bruce Russell (The Dead C), voilà une bien belle réédition vinyle signée Straight To Video. On notera au passage la brochette de stars ayant participé à cet album, de Alastair Galbraith à Peter Jefferies en passant par Peter Gutteridge.

Twinkeyz « Alpha Jerk » LP (S-S Records)
Tirant son nom du batteur des Pink Fairies, ce groupe de Sacramento sévissait à la fin des années 70 et malgré une signature sur Plurex, label hollandais tenu entre autres par un gars des Minny Pops, la malchance s’acharna sur eux et le groupe se termina rapidement. Mais dans les années 90, quelques diggers acharnés de San Francisco retrouvèrent les bandes originales de l’album maudit, « Alpha Jerk », et leur travail permis la sortie d’un album à la hauteur du groupe, sur le label Anopheles. Près de quinze après cette sortie, le valeureux Scott Soriano de S-S records a décidé de ressortir cet opus monstre remixé et remasterisé. Gloire à lui pour l’éternité. Non mais vous pensez que je plaisante là?? Le lead guitariste de Twinkeyz va vous envoyer sur PLUTON en moins de temps qu’il ne faut pour mettre ce disque sur la platine. A côté le groupe déroule avec une nonchalance toute californienne quelques morceaux bien sentis, entre Velvet et T-Rex. Tout ça coule du cosmos à grosse goutte, inutile de s’éponger, vraiment. A noter qu’il y a même des choeurs très pop ou du synthé Chrome-esque mais le guitariste précité n’en a cure: il continue à tricoter son écharpe intergalactique, c’est admirable. Enfin je ne voudrais pas en faire trop mais…passez pas à côté quoi.

Korea Undok Group LP (Penultimate Press)
Des petits pas feutrés dans un couloir glacial. Un bâtiment étrange où l’on découvre sans cesse de nouveaux recoins cachés. Dans l’ombre de l’hiver, des craquements, des fêlures et un suprenant orchestre de sonorités aussi discrètes qu’entêtantes. Des traces grises sur un mur blanc qui reflète du vide 24 24. Une mélodie hésitante se faufile de pièce en pièce comme un courant d’air qui voudrait bien arrêter de courir. Dans ces tons passés, dans cet enfer blanc-gris, on cherche du rouge. Comme par instinct. On le devine sombre comme le sang. Soudain un son plus sec comme un Woody le Pic noyé dans le bourdonnement hivernal de la toundra. On tend l’oreille. Une inscription: « Richardson Reading Terrace ». Menez l’enquête vous-même, c’est glaçant. Plus loin, on ferme les yeux. La terre gronde. Elle fait irruption dans la pièce. Le poul qui s’accélère. Coups de tête, coups de tête, coups de tête. Inaudibles de l’extérieur. Si on souffle ensuite avec un vieux piano, celui-ci se révèlera un peu plus tard un instrument de torture redoutable. Dans les cordes encore, on regarde à l’extérieur. L’aube pointe timidement, de sa signature électronique, de sa vague sonnerie téléphonique. C’est un disque d’un collectif de Winnipeg. Beau, oui, c’est rien de le dire.

Vince & His Lost Delegation « Molécules à doses variables » LP (LMR)
Vous connaissez la ville de Québec? J’espère que vous n’êtes pas allés au Québec sans aller à Québec. J’espère que vous me suivez là. Parce que oui, ce Vince vient de Québec et il en informe tout le monde dès le début du disque, sur le superbe « Boulevard Hamel ». Une chanson qui raccroche directement ce boulevard à une galaxie non encore découverte. C’est qu’il va falloir vous décrocher un peu le cerveau plutôt que la machoire pour pleinement apprécier cet album délicieusement perché dans les étoiles du rock psychédélique le plus décomplexé. La guitare et la voix sont définitivement les moyens de transport choisis ici pour nous emmener le plus loin possible de cette foutue Terre-Cerveau. Dès fois il faut remettre un peu de carburant punk-garage, mais le vaisseau Vince est bien lancé et sa délégation veille au grain sur le tableau de bord. Tout ce petit monde entonne même rapidement un « hymne à la grève » qui devrait habilement trouver public par delà les galaxies. Entre un fou rire et une déclaration d’amour éternel, les chansons naviguent avec aisance dans l’hyper-espace. Chaudement enregistré et mixé par Lo’Spider à Toulouse, ce deuxième album de Vince & His Lost Delegation est une réussite!

Giorgio Murderer « Holographic Vietnam War » LP (Pelican Pow Wow)
Il y a sur ce LP les meilleurs lignes de clavier punk US entendues depuis Jay Reatard. D’ailleurs ce clavier est sur le macaron, dans les mains du père de Giorgio, celui qui a fait le Vietnam. On ne causera pas de guerre ici. « I ain’t doing so hot », c’était donc le premier morceau. Y’a de quoi monter le son, croyez moi. Bien à fond. Giorgio, nous continuerons de l’appeler ainsi, ne s’interdit aucun instrumental et il a raison. Il en a strictement rien à cirer de cette chronique et c’est tant mieux. Poussez le son que je vous dis! Y’a aussi de la mélodie là dessus. De la mélodie qui racle les neurones avec force. Y’a du language un peu cru aussi, ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Continuez à monter le son. Ce n’est pas encore à fond? La face B fait encore monter la température. Tropicalisme non fantasmé, coincé dans un clavier dégoulinant de sueur et une guitare rouillé suffisamment maltraitée pour faire office de ventilo. Vous ne devriez pas faire d’image mentale. Montez le son. « I’m committing crimes, all the time, all the time ». Il faut vous en dire plus? Ah oui le dernier morceau, rageur, furieux, punk-au-sommet: « Beat up the west
coast ». C’est dit.

The Suburban Homes « Are Bored » EP (Total Punk)
Le premier EP de ce jeune groupe anglais, sorti en 2014, tope à 50 euros sur discogs, la plateforme du n’importe quoi. Idem pour leur deuxième disque, sorti sur Total Punk l’an passé. Pour ce nouveau EP on ne fera pas de pari. La musique. Oui il y a une urgence dans ces chansons. Une compression, une façon d’aller à l’essentiel. Un côté Swell Maps / Fall / Headcoats qu’on ne peut pas vraiment nier. Mais bizarrement on parvient à mettre un peu tout ça de côté. Et on tombe sur des chansons aussi addictives que « Barbie & Ken » (et son définitif « no hope for tomorrow » de clôture) ou « I-Phone suicide » (et son incroyable break de batterie). On pourrait continuer comme ça sur quasiment toutes leurs chansons, semble t-il. Il y a toujours un petit quelque chose, quelques paroles qui claquent, un solo bien fuzzé ou un break qui accroche l’oreille avec une incroyable efficacité. Alors ne l’achetez pas sur discogs à des enculés, fouillez dans les distros et chez les disquaires!

Accident du Travail « Très Précieux Sang » (The Trilogy Tapes)
Tournoyant dans notre for intérieur, une nouvelle énergie. Des lumières vives, par flash, qui flottent, respirent, prennent de l’ampleur, se multiplient. Jusqu’aux premières notes. Un pitch et des mouvements ascendants, comme un aigle qui prend son envol et trouve ce qui saura le porter. Les gestes sont amples, déliés, les mains, les yeux, le coeur en visée. Portées, les notes s’épuisent lentement dans une inertie toute galactique. Sur leurs traces, une épaisse couche de mystère. Doucement, des couloirs se créent. Vers ces notes qui viennent de plus bas. Les notes d’en bas. On pense à elles, on fait quelque chose pour elles. Elles se font entendre, se croisent puis s’éloignent. Avec une subtilité de fin de face. Les ponts continuent de se construire, laissant passer des notes, des rêves, trois par trois. Puis soudain une porte qui s’ouvre en fermant les yeux. Des néons qui nous guident, des faons. Les sonorités changent brusquement, un univers éblouissant de matin planqué parmi les roseaux à guetter le moindre signe d’autres présences au monde. C’est qu’on ne sait plus vraiment où on est. Mais les ondes martenot s’intensifient. Une lyre, un livre, le petit matin encore. Noyé dans un manteau, quelques pas légers sur une banquise un peu dorée. On l’attendait ce deuxième album d’Accident du Travail. Il sort sur un label anglais qui leur avait déjà sorti une cassette en 2010. Un album qui ne déçoit pas et nous emmène sur des routes célestes qu’on n’est pas prêt d’oublier.

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