Marsh of sleep

Letha Rodman Melchior « Handbook for mortals » LP (Siltbreeze)
Après plusieurs K7 et CD-R sous le nom de Tretetam, notamment sur le label finlandais Ikuisuus, Letha Rodman Melchior sort son premier LP solo sous son propre nom. Alors que ses productions précédentes s’organisaient principalement autour de field recordings, ceux-ci se mélangent ici avec de délicates touches de piano, theremin, clarinette, guitare et autres instruments. Cette musique fragile et intriguante est la bande-son de notre vie muette, tue de toutes les incongruités accrochées par l’existence. « Handbook for mortals » est la recherche d’une résonance primaire avec le monde, cette résonance originelle qui est la seule à pouvoir se poser en travers des questions sans réponses. Là, aucun craquement, aucun souffle inconnu ne mérite l’ignorance. Chaque moment, chaque situation peut devenir la source de la résonance recherchée. La clarinette est celle qu’on entend dans la rue quand l’enfant du 3ième étage répète la fenêtre ouverte. Mélée aux sons de la ville et à l’humeur du moment, elle peut créer cet hors-du-temps, cette rare nourriture invisible dont nous avons tant besoin. Une douceur irréelle flotte sur ce disque. J’ai pensé à Delia Derbyshire et aux « Flowers of Evil » de Ruth White. Le trouble d’une anomalie dont on ne souhaite pas analyser la provenance. Les consistances se désagrègent, les certitudes s’effilent, comme pour mieux se concentrer sur cet éclair de vérité qu’on semble soudain pressentir, extrait miraculeusement de couches infinies de banalités. Un album d’une beauté rare.

The Dictaphone « s/t » LP (Totally Wired)
Sous le nom de The Dictaphone se cache un prolifique musicien originaire de Tours qui, entre autres activités, joue dans les groupes Toddi Wellman et Jagwar Pirates. Son projet solo The Dictaphone – qui n’a rien à envier à Intelligence ou Crash Normal – a déjà fait l’objet de plusieurs albums, souvent en K7, parfois en vinyle comme celui sorti sur Kill Shaman en 2010. Sur ce nouveau disque sorti par le label autrichien Totally Wired, The Dictaphone semble prendre une autre ampleur: la production est nettement plus soignée. Si le premier morceau brouille les pistes en s’inscrivant dans la continuité de ses bizarreries en chambre, le deuxième confirme l’hypothèse d’un son plus clair, plus net et d’un enregistrement studio. « Verkher » et la basse dopée au cosmique tourangeau nous propulse dans l’hyperespace avec une étonnante conviction. La voix s’explose de mille débris avant de se reprendre sur le sinueux « M. In M. W. » et son synthé monstrueux. « Dots » casse le rythme pour mieux cultiver la noirceur et accentuer les graves. The Dictaphone n’est jamais aussi bon que quand il tourne en rond (« Hardness of nuns »), shoote les étoiles au laser (« Song ») ou s’impose une frénésie cardio (« Flex Tan »). Sans oublier un final épique, larsenique et dansant qui laisse présager de quelques concerts endiablés.

Cuntz « Solid Mates » LP (Homeless)
Ces lascars de Melbourne ont sorti deux albums en 2013 sur le label Homeless et « Solid Mates » est le dernier en date. Cuntz développe une approche du noise-punk complètement oblique: guitare en vrille permanente et un chanteur qui aime les mélodies primaires à enfoncer au marteau dans nos petites boîtes craniennes. Alliant une certaine économie de moyen avec la recherche constante d’un son lourd, très en basse, dans la lignée de nombreux groupes AmRep des années 90, Cuntz aligne des morceaux qui font mouche. « Never Felt Better » par exemple, un des sommets de l’album, pousse la répétition à travers un océan de détritus pour en sortir un absurde étincelant, moucheté de piques au clavier. Le chant est une lame de fond teintée de rouge qui tournoie dans la tempête. Ils s’amusent même à faire un endless loop avant la fin, juste pour nous informer que quand leurs estomacs crient, ils s’arrêtent net. Du tout bon.

Scorched Earth Policy « Going thru’ a hole in the back of your head » LP (Siltbreeze)
Siltbreeze poursuit sont excellent travail de réédition de pépites néo-zélandaises des années 70/80 avec la sortie de cette compilation qui regroupe les morceaux sortis par le groupe Scorched Earth Policy, originaire de Christchurch, sur deux maxis du label Flying Nun en 1984 et 1985. Multi-facettes et particulièrement facétieux, Scorched Earth Policy est aussi à l’aise dans des petits brulôts post-punk pop à la Animals & Men (« Too Far Gone ») que dans des ballades déchirantes aux éclats pourpres (« Salivating »). Alternant ou combinant astucieusement chant masculin et chant féminin, le groupe sait aussi surprendre avec une approche dissonante, intense et psychédélique, comme sur l’étrange « Sunset on the loading zone » et son break extra-terrestre à l’orgue. Scorched Earth Policy épate par la construction de ses morceaux, comme le prouve le brillantissime « Mekong Delta Blues » qui griffe des merveilles d’harmonies d’orages de saturations frénétiques. Les guitares sont maltraitées comme des chaînes dont on veut se défaire, la basse de Mick Eldorado est une mygale dopée aux amphés et les mélodies, même celles qui sont seulement griffonées (« Calcutta Rain »!), semblent parfois tomber d’une galaxie inconnue, provoquant des ambiances cosmico-hystériques bien rares sous nos latitudes. Somptueux.

Kelley Stoltz « Double Exposure » LP (Third Man)
Trois albums sur Sub Pop, sortis entre 2006 et 2010, n’ont semble t-il pas été suffisant pour développer largement la notoriété de Kelley Stoltz. Pourtant le bonhomme est du genre hyperactif et s’est illustré ces dernières années dans des enregistrements de groupes comme Sonny & The Sunsets, Intelligence, Oh Sees, Mantles, etc. En 2012 le label Les Disques Steak a eu la bonne idée de lui sortir un 45T et voilà maintenant le nouveau disque de Stoltz sur Third Man. Ce qui frappe tout de suite à l’écoute de ce disque: le songwriting (écoutez le bijou pop « Double Exposure » ou le hit « Kim Chee Taco Man ») et la qualité de la production (le gars sait y faire en studio, il n’y a pas de doute). Stoltz est un artisan touche-à-tout, il bricole des petites chansons pop 60’s magnifiquement roulées (faisant parfois un petit détour par les débuts de la new-wave anglaise) et sait prendre son temps, autant dans l’enregistrement que dans le déroulement des chansons (la belle extension de « Inside My Head », d’un psychédélisme rêveur). Il a quasiment tout fait lui même sur ce disque, s’accordant quand même pour le mix et le mastering l’aide de Mikey Young (Eddy Current Suppression Ring), son alter-ego australien. Un disque bien relax, à déguster comme un bon gâteau maison.

Sky Needle « Debased Shapes » LP (Bruit Direct Disques)
Après plusieurs K7 et 45t et un LP sur Negative Guest List, le groupe de Brisbane a sorti son nouvel album sur le label parisien Bruit Direct Disques. Dès le début de « Debased Shapes » on est absorbé par une intensité peu commune: il y a quelque chose d’incroyablement dense dans l’enregistrement. Le choc d’un groupe qui bricole ses propres instruments, objets primitifs lancés contre notre notre futur dans l’immensité d’une grotte. Les sonorités de « Debased Shapes » remuent quelque chose de notre origine commune. Electronique, percussions et cordes se confondent avec un naturel saisissant. Sarah Byrne, la chanteuse, s’accorde avec grâce à cet orchestre iconoclaste, entre douceur et transe. Des rythmiques plus qu’étranges s’échappent maintenant de la grotte, provoquant à l’occasion de fortes suées et des visions fugaces à la faveur d’une torche vite disparue. On essaye de parler, on essaye de manger, on essaye de courir. Parfois il y a un peu trop de fumée. Et puis tiens on découvre des canalisations et on tambourine dessus, il y a comme une faille spatio-temporelle. On trébuche dedans. Mais on se retrouve juste à l’autre bout de la grotte. Tout se termine autour du feu, dehors avec les flammes, les esprits, la danse. Un très très bon trip.

Ego Summit « The Room isn’t big enough » LP (Old Age / No Age / 540 Records)
Réédition de cet album sorti à l’origine en 1997. Ego Summit regroupait quelques unes des plus fortes individualités de la scène rock/punk du Midwest, la plupart se connaissant depuis les années 70: Don Howland (Gibson Bros/Bassholes), Jim Shepard (Vertical Slit, V3), Tommy Jay et Michael Hummel (Mike Rep & The Quotas) et Ron House (Great Plains/Thomas Jefferson Slave Appartments). Avec un tel line-up on pouvait craindre la fausse bonne idée ou les zigzags d’egos. Que nenni. « The Room isn’t big enough » nous plonge dans un rock ébouriffé, déliquescent, rempli à la gueule d’histoires des grandes plaines. On se prend des patates dans la gueule, on se rince à la liqueur du coin. Guitare saignante et baveuse, gouaille incomparable en bandoulière. Y’a un rot en début de face B mais ça n’empêche pas cette face de contenir une chanson qui vous touchera en plein coeur (« Ego’s Bridge (Love Theme) » signée Ron House) et une autre qui vous mettra par terre (« Black Hole », signée Mike Rep). Il y a même une rêverie proto-électronique à la fin (« Small piece of Germany »). Un disque fantastique!

Roachclip « Discovery Park » LP (All Gone)
On trouve dans Roachclip un certain Heather Moerland qui est un activiste bien connu de la scène punk/noise du Midwest puisqu’il gère le label Fag Tapes et joue ou a joué dans de nombreux groupes dont les célèbres Tyvek. Roachclip est une étrange bestiole: si on reconnaît une certaine affiliation avec des groupes qui ont fait les débuts du label Flying Nun (Pin Group, Builders, etc.), il y a aussi quelque chose de très acide et assez branque dans leur musique. L’orgue en fait un peu trop, la guitare dérape vite du construit au déconstruit, de l’harmonique au dissonant. Il y a ce morceau « Don’t do the jump » où ils sautillent sur la falaise en se jouant du vide et ce bourdonnement noisy sur « Alien Girl » derrière la jolie petite mélodie à la Ray Manzarek. Roachclip serait-il une sorte de Pheromoans du Midwest? Pas impossible! En tout cas vivement la suite et ne manquez pas non plus les autres sorties du label All Gone (principalement des K7).

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