Real World

Fungus Brain « Ron Pistos Real World » LP (Load)
C’est la musique de toutes nos déviances. Une trompette qui secoue la tête. Melbourne, 1983. Les yeux mi-clos. Dans le torrent de déflagrations bruitistes cette trompette est un petit drapeau d’espoir. Une voix parfois suraigüe accentue les angles acérés d’une approche qui raye le bloc sombre d’un chaos intérieur. On croit entendre des cris de primates dans cette masse-jungle sonore. Est-ce une trompette ou un éléphant? Il y a quelque chose de fascinant dans cet appel, le « Real World » n’est pas là où on le croyait être. On trouve le chemin, au fil des chansons, on descend. Les intonations se font plus graves, plus appuyées jusqu’à l’effroi de l’accident. Retrouver, peu à peu, ce rythme souterrain qui guide nos pas. Pour enfin se lancer frénétiquement à la recherche de WAL. Encore. Encore.

Psychedelic Horseshit « Laced » LP (Fatcat)
Froissements éléctroniques, collages reel-to-reel à la hache, voix sur-mixée dans une ambiance étrangement déliquescente: ce deuxième album du groupe de Columbus (Ohio) – après un premier opus sur Siltbreeze et de nombreux singles – attaque très fort. « French countryside » verse dans le tropicalisme foutraque avec un refrain en forme de comptine folk d’un autre âge. Le groupe, qui tourne autour du fantasque Matt Horseshit accompagné ici par le percussioniste expérimental Ryan Jewell, brouille les pistes, pousse le bricolage-maison à son extrême et tente même un climax grand écart au bout de trois morceaux avec ce « Laced » au lyrisme interlope. Dès lors on sent bien que si on plonge avec eux, on est parti pour un grand tour. OK. « I hate the beach » sonne comme une hypnotique vieillerie funk ouest-africaine frénétiquement passée au hachoir électronique post-moderne. Le rythme est trépidant et à peine a t-on souri aux traces d’harmonica sur « Another side » que « Revolution wavers » vient nous secouer de son incroyable enchevêtrement de break-beats et de nappes synthétiques. « Dead on arrival » et surtout « Automatic Writing » nous donnent enfin l’occasion de souffler avant un « Making out » final où quelques bribes de chant détaché à la new-yorkaise se mêlent soudain à un sample de film à plein volume. Psychedelic Horseshit signe là un très grand disque, d’une étonnante poésie brute dont les éclats éblouissants saignent violemment notre époque.

The Pheromoans « It still rankles » LP (Convulsive)
Voilà un groupe anglais qui a l’irrévérence distanciée de nombreux grands noms du post-punk d’Outre-Manche. C’est dans un nuage presque jazzy de flottement onirique que se construisent les déviances subtiles du groupe. Une fine corde est installée entre deux frêles échasses bétonnées. Sur cette rythmique presque sage, on arrive vite et en zig-zag pour franchir l’obstacle qui n’a jamais eu l’air d’en être un. Le souffle du vide est l’occasion de soubresauts névrotiques mais pourtant rien n’empêche le premier pas dans l’inconnu, « Shift happens ». Est-ce une chute ou une faille spatio-temporelle? Voilà qu’un piano rend l’âme en pleine insomnie cathodique. Les humains cherchent l’embrouille, réveillent leur cruauté. Des éclairs de sauvagerie viennent sinusoïder une diagonale d’hilarité incontrôlable. L’harmonica sonne la proximité d’une délivrance en forme d’improbable incursion secouée en territoire mormon.

Estrogen Highs « Friends & Relatives » LP (Gramery Records)
C’est un jeune groupe. Du Connecticut je crois. Oui il me semble que j’avais déjà un single. La face A démarre dans un souffle qui se prolonge en chanson-brise sur le long fleuve du garage 60s. La guitare est gentillement claire, le chant discret et la mélodie sûre. Pour autant l’ensemble est loin d’être lisse et on n’est pas surpris de l’amertume et des dissonances de la chanson suivante. Il y a là une certaine approche brute de la finesse pop qui évoque inmanquablement d’illustres groupes du label Flying Nun. A l’occasion Estrogen Highs se fait plus tapageur, poussant les frictions soniques avec une hargne juvénile. Ils reviennent en face B avec une somptueuse ballade écorchée, mûrie dans l’obscurité d’un pont-symbole d’un lien qui s’effondre (« Graffiti Pt.1 »). Le groupe tente des extensions inédites avant de se replier sur un hit tout en faux-plats (« Re-commencement Speech »). Au final un groupe qui semble tester les frontières de son champ d’origine avec une audace assez rare.

La Ligne Claire « Chéri » MLP (Bruit Direct Disques)
Frétillements. Dissonances. Scintillements d’une cymbale. Etouffement d’un « Chéri ». La Ligne Claire se pose en esprit libre, cultivant sans arrogance la marginalité supposée d’une approche amateur. En réalité bien sûr, dans la nôtre, dans la vôtre, la musique-activité est aussi cet énigmatique équilibre entre dissonance et harmonie tenus par ce qu’il faut de persévérance-démence. « La Porte » est toujours ouverte. Miracles moites d’aguichements sonores finement aiguisés ou comment croiser soudain des éclairs-génies de no-wave qu’on croyait depuis longtemps disparus (« Le Funk »). Après des percées dans une lointaine latinité, c’est le coeur qu’on attaque au pic dans de longs couloirs de tonnerre qui gronde. Et des éclats de voix enfouies qui laissent espérer d’une suite.

The Pupils « s/t » 12″ (Les Disques Steak)
Ce très jeune trio parisien signe là son premier disque d’un punk rock acéré qui fait déjà parler de lui jusqu’à Memphis. Les Pupils bondissent sans complexe sur des héritages à peine fumants et les piétinent avec une excitation communicative. Enregistrées en 2010 par Nicus (Anteenagers M.C, Frustration), les 10 chansons du disque – même si elles ne restranscrivent pas totalement la sauvagerie de leurs concerts – sont incisives et percutantes. Le chant brailleur ne masque pas une certaine application dans la fluidité des fragiles mécanismes du trio. D’autant que tout cela se voit parfois doublé d’une grandeur et d’une virulence qui n’auraient probablement pas déplu aux Dogs ou aux Zeros.

Dan Melchior « Assemblage Blues » LP (Siltbreeze)
Retour du prolifique Dan Melchior avec cet étonnant LP sur le toujours recommandable label Siltbreeze. La capacité du Melchior à bricoler d’intriguantes micro-ritournelles kaléïdoscopiques est quasi-inégalée en ce moment. Aux confins d’influences multiples allant de vieux fûts de country et de psychédélisme anglais à d’innombrables obscurités de blues hybrides et hypnotiques à travers les âges, Melchior semble trouver son inspiration avec aisance. Ainsi quand un « Riding like Rommel » sonne presque comme un blues touareg minimaliste qui aurait pris la tangente, « 90’s Man (Part 2) » a la sombre intensité d’un Neu! Sans parler du talk-over proto-électronique de « Janv 1996 » qui clôt brillamment la face A et devrait ravir les fans de Ben R Wallers. La face B poursuit le même cirque sonore enchaînant folk acide et acoustique sur fonds de field-recordings avec d’ébouriffants barbelés d’électricité ou de brinquebalantes envolées de bedroom-punk synthétique (le superbe « Moving the furniture around »). Grand disque. Un 45t sortira cet automne sur sdz.

UV Race « Homo » LP (In The Red)
Je n’avais pas de souvenir précis de ce jeune groupe australien malgré déjà plusieurs 45t de qualité et un premier 12″ sur quelques labels pointus. Voici leur deuxième album sorti sur In The Red. Le joyeux fatras déglingué du groupe se fait sentir dès les débuts: on cause de trucs qui prennent dans le bide et pas dans la tête, d’hallucinations de flics devenus chats qu’on brûle, d’égarements d’émotions, de quartiers. Les compos sont bien troussées, j’ai pensé aux TV Personalities et au Velvet. L’orgue est très chouette. L’harmonica aussi. Oui je crois qu’il y en a un. A moins que ce ne soit une guitare qui s’évade. Ils écrivent plutôt bien, posent à moitié nus dans une arrière-cour et ont fait appel à Mikey Young d’Eddy Current Suppression Ring pour enregistrer ce disque. Je valide (ce qui ne veut rien dire mais j’avais envie de l’écrire).

The Normals « Vacation to Nowhere » LP (Last Laugh)
Un disque de punk rock enregistré il y a 32 ans à Memphis. On nous envoit la vérité en pleine boule, on nous fait courir avec des vêtements trop petits. Les solos sont réduits au minimum et crachent le feu. Les breaks testent nos réflexes. On part pas en vacances, on s’emmerde en ’76. Tous les jours. Partout en ville. On se demande presque prophétiquement que penser des U.S.A. On s’énerve un peu. Les Normals nous emmerdent du fond de leur studio de Memphis de 1979. Bien.

The Pilgrims « Thank you lord » 7″ (Sunday)
On voudrait un peu nous convertir là. Nous faire croire en Dieu à travers d’accrocheuses chansons de british beat. Oh c’était en 1966 vous me direz. Oui mais bon. Tous ces louanges du Seigneur sur la musique du diable. Cette grosse caisse ornée d’un « Telling youth the truth ». Ce suspect dilettantisme dans le prosélytisme, tel qu’affiché en pochette : « Holiness is supposed to be boring, didn’t you know? ». Fort heureusement mystère est percé quand on apprend que ce disque sort sur « Sunday Records », filiale de « Week end records« , bien connu de l’internationale fumiste.

The Whines « Shootinhead » 7″ (Mt St Mtn)
Nouveau single de ce groupe de Portland qui a sorti un des meilleurs albums de l’an passé (« Hell to play »). « Shootinhead » est un mid-tempo acide au cours duquel la chanteuse dose avec subtilité le lyrisme latent afin de laisser parler une guitare-lame sale et vivace qui soulève toutes les vagues de l’âme. « Straybird » est une ballade aux harmonies suspicieuses qui vient se fracasser sur un harmonica-interstice. On se laisse vite emporter par le spleen automnal de ce double-face en forme de confirmation-bras-d’honneur.

Atelier Méditerranée « s/t » 7″ (Bruit Direct Disques)
Voilà une trace des enregistrements effectués par David Lemoine (Cheveu) et Antoine Capet dans le cadre d’ateliers avec des enfants handicapés mentaux de l’institut Ambroise Croizat. Les enfants ont pu utiliser les mêmes instruments que le groupe Cheveu. Il flotte sur la face A un étrange bourdonnement relayé par des échos de voix en pleine créativité. En face B, on découvre un ahurissant détournement d’une pub Flunch dans un joli fatras de synthés onduleux. L’hypnotique « Artena » clôt ce disque habité que je vous recommande fortement.

The Rebel / The Bomber Jackets split 7″ (Savoury Days/Kill Shaman)
Des petits synthés qui crachent, des bips, des trucs qui tournent qui collent, une voix bizarre, The Rebel sort ici deux de ses morceaux les plus éléctroniques et les plus réussis quelque part entre Silver Apples et Holger Hiller. Il s’agit d’un split 45t sorti conjointement par Savoury Days – le label des Pheromoans, présents ici à travers un de leurs projets parallèles, The Bomber Jackets – et Kill Shaman, le label californien. Les Bomber Jackets justement étonnent aussi d’une sorte de hip-hop flottant avant d’enchaîner sur un trip synthétique assez puissant. Belle réussite.

Vacuum « s/t » (Siltbreeze)
Pour les fans du son néo-zélandais de la fin des années 70 / début des années 80, voilà un véritable joyaux. Vacuum avait des liens avec les groupes Builders et Terminals. »Kicks » est particulièrement abrasif, sorte de 13th Floor Elevators trempé dans l’huile brûlante et enregistré lors d’une répèt en 1978. « Shade » est une chanson plus calme, plus vaporeuse à la Velvet avec ce qui semble être un petit orgue d’église. La face B « Accident » organise une sorte de duel fratricide entre une rythmique très blues et une lead particulièrement destructurée.

Drunk Elk « Seneca’s last breath » (Quemada records)
On reste dans l’hémisphère sud avec Drunk Elk, un groupe de Tasmanie. Le morceau titre est une longue descente en guitare-rappel dans la brume d’une santé mentale défaillante. L’ambiance est résolument sombre, le chant désespéré est parfois doublé d’une voix féminine guère plus rassurante. Fort heureusement les Drunk Elk ne sont pas là que pour nous saper le moral, la face B dévoile une jolie chanson frêle et subtile, une sorte de ballade sous les étoiles, un truc un peu cosmique. Un bon 45t.

The Twerps « s/t » 7″ (Underwater Peoples)
Encore des australiens ici avec néanmoins un son plus pop que les autres groupes de ce post. Pourtant « Black eyes » a été enregistré également par Mikey Young d’Eddy Current Suppression Ring. »Self assured », plus nocturne, dévoile un beau duo de voix sur quelques entrefilets de guitare-chill.La face B, « Without you », est un peu trop léthargique pour moi. A noter une belle pochette par Matlok Griffiths.

Le Face / DVA Damas split 7″ (Psychic Handshake)
Le label montréalais Psychic Handshake fait fort avec ce split entre deux groupes de tueurs californiens. D’abord Le Face et leur punk rock bouillant qui rappelera les meilleurs heures des Tyrades, fameux groupe de Chicago. DVA Damas, sorte de cousins d’ESG et des Georges Leningrad, livrent des morceaux plus aériens mais tout aussi réussis. Chouette.

La suite une autre fois.

2 réflexions au sujet de « Real World »

  1. Bonjour, pour ta critique du 7″ de Vacuum. Je suis le guitariste/chanteur de Kicks et Accident. Ta remarque sur l’influence des 13th Floor Elevators est bien juste (mais c’est rare qu’on le note, c’est tjrs VElvet/velvets, bien que 60s garage nous a également frappé). Je fais toujours un peu de musique, et j’écris comme toi. Merci de la part d’un guitariste « particulièrement (euh, un peu quand même) déstructuré ». Bill Direen

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