Blind Shake

The Blind Shake

Un mot quand même sur le concert de Blind Shake hier. Trois gaillards en provenance de Minneapolis, crânes rasés, vestes de survêtement, ils sautillent et font des étirements avant d’avoir joué la moindre note. C’est vrai qu’ils ont des gueules d’athlètes. Mais l’oeil a quelque chose d’inhabituel, on n’y trouve rien de la concentration des sportifs. Plutôt de la folie de trois Ben Stiller en virée européenne pour faire le maximum de boucan. On se rend vite compte que ça va être physique cette histoire. La frappe phénoménale du batteur confirme tout de suite. Et là c’est un putain de rouleau compresseur qui nous passe sur le corps. Le son est monstrueux, d’une intensité inouïe. On est loin des standards actuels. On pense plus à Mayyors qu’aux Oh Sees même si les structures sont clairement garage / surf. C’est somptueusement exécuté, pied au plancher. Il y a quelque chose du dépassement, dans leur son, dans leur présence. Je pense aussi aux Man or Astro-Man? des débuts pour le côté faux-gymnastes / vrais cinglés. Y’a un type avec une guitare baryton, ça fait un raffût d’enfer. On cherche tous l’erreur, le plantage, la faille, la chute. Mais non, rien. Ou plutôt tout: le groupe nous explose. C’est une destruction totale mais qui garde un côté humble et besogneux. Je n’ai pas l’impression qu’ils sont dans une recherche effrénée de la perfection, ils ont juste envie de jouer le plus fort qu’ils peuvent, de mettre toutes leurs forces dans l’interprétation des morceaux (qui sont bons, soit dit en passant, le groupe est définitivement plus que le backing-band de Michael Yonkers ou John Reis). Je ne vois pas d’autre expression que « putain de claque » pour restituer l’effet provoqué par ce concert. K.O, on hurle de joie à la fin du set, surexcités par une telle débauche d’énergie rock’n’roll. Longue vie aux Blind Shake!

Escalier mécanique

escalator

Ce n’est plus qu’un maigre souvenir, une infime trace dans ma mémoire. Un souvenir pulvérisé sur la montagne de l’oubli. A l’époque je prenais le train tous les matins dans une certaine gare. En bas de l’escalier mécanique, il y avait une odeur. Un mélange de pisse et de croissant chaud. Une sensation étonnante. L’impression d’une création contemporaine avant-gardiste. Un pied de nez à la violente gourmandise des nantis, une dénonciation des conditions de vie des laissés-pour-compte, obligés de faire leurs besoins dans des lieux de passage. Quand j’y pense je vois aussi les marches de l’escalier mécanique. Elles sortent comme les bagues d’un appareil dentaire. Là, cette aveuglante lumière blanche au deuxième étage d’un immeuble se trouvant sur mon trajet de retour quotidien: un cabinet dentaire, sans aucun doute. Je voudrais y amener la même odeur que celle identifiée à la gare. Scruter les réactions dans la salle d’attente. Transmettre ce souvenir, le sauver de l’oubli.

Immixtion

Allez, un mix plus ou moins digeste pour cette fin d’année avec entre autres Primetime, Wireheads, Manateees, The Backstabbers, Bourbre, Dan McGirr, Depressive Tongue Posse et Nyce Da Future.

Immixtion by Maxdembo on Mixcloud

Et ces quelques mots de Joë Bousquet:
« Le temps n’est plus aux projets: l’acte d’écrire est pour moi une joie, le seul rapprochement possible avec celle que l’on ne rencontre jamais en ce monde. J’écris sans m’arrêter, j’empêche le temps de me révéler qu’il n’est pas la pulsation, dans mon coeur, de mon amour ».

The Backstabbers « Shame »

thebackstabbers

The Backstabbers « Shame » K7/DL (Hidiotic Records)

Oui ça fait des mois que je l’écoute cet album. Pourquoi n’en parler que maintenant, je ne sais pas. Peut-être parce que j’y trouve quelque chose de précieux, de fragile, de rare. C’est un duo, un homme, une femme. Encore des australiens. Avec un pedigree que je vous laisse découvrir. On pense parfois à Lower Plenty. Des chansons qui, en apparence, sont d’un dépouillement marqué. Mais en réalité, les arrangements sont particulièrement soignés et les paroles expriment avec finesse l’absurdité du tout technologique, les cerveaux compressés par la machine molle, entre autres choses. Il y a ce morceau « Internet Friends » qui est sans doute le plus beau que j’ai pu entendre cette année. Je l’écoute, je suis hors-du-monde. Répondant presque à tout ce que je peux attendre de la musique, ce morceau distille un puissant poison, là, dans la société. N’est-ce pas ce que tout artiste devrait faire? Tout tourne autour du poison. Un poison nécessaire. Létal ou pas létal, là n’est pas la question. Il y a une reprise du morceau à la fin de l’album. Une version instrumentale, la petite dose en plus, la sédation profonde. Celle qui fait giter un navire qui sombre déjà depuis trop longtemps. Vous lisez ces quelques mots, vous pensez que « Shame » est triste à mourir. Non. Il n’est pas triste. Il épouse une réalité, exprime une vision du monde avec la délicatesse de quelques notes de piano, de voix qui se mêlent doucement dans les profondeurs du classement des ventes d’albums (« Something else »). Les Backstabbers prennent le temps de revenir sur leurs pas, de regarder autour d’eux. De s’émerveiller encore un peu de ce qui, pour beaucoup, n’est déjà plus visible (« I went back »). Troublant de justesse.