Immixtion

Allez, un mix plus ou moins digeste pour cette fin d’année avec entre autres Primetime, Wireheads, Manateees, The Backstabbers, Bourbre, Dan McGirr, Depressive Tongue Posse et Nyce Da Future.

Et ces quelques mots de Joë Bousquet:
« Le temps n’est plus aux projets: l’acte d’écrire est pour moi une joie, le seul rapprochement possible avec celle que l’on ne rencontre jamais en ce monde. J’écris sans m’arrêter, j’empêche le temps de me révéler qu’il n’est pas la pulsation, dans mon coeur, de mon amour ».

The Backstabbers « Shame »

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The Backstabbers « Shame » K7/DL (Hidiotic Records)

Oui ça fait des mois que je l’écoute cet album. Pourquoi n’en parler que maintenant, je ne sais pas. Peut-être parce que j’y trouve quelque chose de précieux, de fragile, de rare. C’est un duo, un homme, une femme. Encore des australiens. Avec un pedigree que je vous laisse découvrir. On pense parfois à Lower Plenty. Des chansons qui, en apparence, sont d’un dépouillement marqué. Mais en réalité, les arrangements sont particulièrement soignés et les paroles expriment avec finesse l’absurdité du tout technologique, les cerveaux compressés par la machine molle, entre autres choses. Il y a ce morceau « Internet Friends » qui est sans doute le plus beau que j’ai pu entendre cette année. Je l’écoute, je suis hors-du-monde. Répondant presque à tout ce que je peux attendre de la musique, ce morceau distille un puissant poison, là, dans la société. N’est-ce pas ce que tout artiste devrait faire? Tout tourne autour du poison. Un poison nécessaire. Létal ou pas létal, là n’est pas la question. Il y a une reprise du morceau à la fin de l’album. Une version instrumentale, la petite dose en plus, la sédation profonde. Celle qui fait giter un navire qui sombre déjà depuis trop longtemps. Vous lisez ces quelques mots, vous pensez que « Shame » est triste à mourir. Non. Il n’est pas triste. Il épouse une réalité, exprime une vision du monde avec la délicatesse de quelques notes de piano, de voix qui se mêlent doucement dans les profondeurs du classement des ventes d’albums (« Something else »). Les Backstabbers prennent le temps de revenir sur leurs pas, de regarder autour d’eux. De s’émerveiller encore un peu de ce qui, pour beaucoup, n’est déjà plus visible (« I went back »). Troublant de justesse.

Soft Power « If you come around: you know what happens »

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Soft Power « If you come around: you know what happens » 12″ (All Day Breakfast Enterprises)

J’entends ta voix qui coule dans les interférences. J’entends ton chant qui sinue dans les interstices du futur. Les claviers caoutchouteux, le rythme comme un frémissement brouillé plutôt que sunny side up. De longues courses ovales dans ta galaxie pour essayer de te comprendre. Pour essayer de te voir. Ton ombre ondule sur les océans sombres de ces exoplanètes inconnues. J’écoute tes murmures à l’oreille du monde. J’écoute la beauté de ta langue extra-terrestre, cette basse trouble qui t’accompagne. Ce n’est pas du mystère, c’est la réalité galactique, simple comme l’hypnose du vide. Battements hachés, voix glacée qui se désagrège dans un corridor spatio-temporel. Ton hésitation volupteuse, tes lèvres d’étoiles qui vrombissent dans une torpeur post-existentielle. Une invitation, « If you come around ». Une fragilité. Je ressens tes mouvements, ta légèreté, ton élégance. Dans l’abîme de l’espace, ton envolée. Cet exotisme indéfinissable. Qu’on me laisse à mes nuages. Qu’on me laisse à cette découverte d’un rythme autre que le temps.

Eastlink « Mullum Mullum »

EastlinkEastlink « Mullum Mullum » LP (In The Red)

Voilà un moment que je rumine ce disque, que j’admire sa construction, son engagement. Des australiens, ça ne vous suprendra pas, les meilleurs groupes du moment viennent de là-bas. Une nouvelle fois la composition du groupe est le symbole de l’effervescence musicale actuelle aux antipodes: un Al échappé de Dick Diver/UV Race/Total Control, un Ben qui joue aussi dans Repairs, un Lee qui joue aussi dans Lakes ainsi qu’un Zephyr et un Johann dévoués entièrement à la cause Eastlink. Les présentations sont faites, attaquons. Attaquons fort même avec le morceau « What a silly day (Australia Day) », une brûlerie stoogienne sale et désabusée, refrain minimaliste en lalala, solo fouettard et un bon gros « burn the flag » pour finir. S’en suit un « Gina » psychedelico-bruitiste qui chatouille l’échine avec insistance. Les déviances ne s’arrêtent pas là puisqu’on glisse alors dans le troublant instrumental « Dinner chat » (« why’d you say that » précisent-ils dans l’insert), une longue montée dans les strates de l’esprit qui semble construite autour des inépuisables rondes d’une mouche en quête de m….. On se fraye un chemin dans les interférences, on frise du larsen sous un soleil de plomb jusqu’au cliquetis du locked groove de notre imaginaire. On flip et le sax souffle-introduit un morceau de désaxé, « Over Time », du scabreux dans les arrêts de jeu, du sursis avant le vol plané dans le ciment frais. S’en suit une ébouriffante descente tout en deux-accords mineurs et un détour dans une arrière-cour parcouru de spasmes d’antiques boîtes à rythme. Du rythme justement, il y en a beaucoup sur « Spring Street », une marche sauvage pour aller faire tomber des têtes à Canberra. « Thatcher’s dead » qui clôt le disque tout en accord lâchés à la poursuite d’un monde qui s’enterre lui-même est beau comme la tête de Margaret qui roule sur l’échafaud. Voilà un groupe qui déchire la toile du monde de sa plus belle lame. Le couteau n’est plus à « mi-chemin de ses rêves ».

La vérité dans les vasques

oscarmunoz

Je ne saurais trop vous conseiller l’exposition consacrée à l’artiste colombien Oscar Muñoz au Jeu de Paume (jusqu’au 21 Septembre). Son travail « protéiforme » (pour citer le terme officiel) mélange allègrement photographie, gravure, dessin, vidéo, sculpture, installations. Ses oeuvres représentent une réflexion poussée sur la photographie, la mémoire des images, la mémoire tout court, le temps, la disparition, la fragilité permanente de notre présence au monde. Pour ce faire, Muñoz fait preuve d’une ingéniosité incroyable, multipliant les procédés novateurs qui font parfois apparaître fugitivement des silhouettes ou des visages souvent menacées par l’eau, élément aussi incontournable que symbolique. Impressions sur eau, sur des rideaux de douche, portraits révélés par le souffle du spectateur…Muñoz nous implique souvent dans son univers et nous interroge sur notre rapport aux images, à la brutalité des villes, à l’éphémère, à la disparition.

La disparition est une réalité: tous les jours le temps transperce nos cellules et, plus tristement, tous les jours les paradigmes de développement des pays industrialisés s’avèrent un peu plus désastreux. Sur ce point et malgré tous les discours et bonnes intentions, l’inévitable inertie des systèmes assure notre perte. La disparition est là, inscrite dans nos corps et dans notre Terre. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut rien y faire…

Ruse Marsupiale

rusemarsupiale

Mort dans un accident de la route le 23 Juillet 2014 après avoir conduit « sous l’empire de la cocaïne » sur une dangereuse route côtière italienne, DJ Odontologie Illégale écoutait ce mix avant le moment fatal…

Sur le siège on a retrouvé un livre de Norge ouvert à la page de « J’écoute brouter à Lupetière »:

« L’imbécilité de l’herbe.
L’intelligence de l’herbe.

Les lentes bêtes brouteuses.
Rien. Le temps. Les vaches. Rien.

L’imbécilité, la lente
Intelligence de l’herbe.

Rien. Le temps. Les vaches. L’herbe
Et sa lente intelligence. »