At a desk

Allez quelques chroniques K7 restées trop longtemps sur le feu…

Scenes from Salad « Demo »
Je pense que c’est une démo mais je ne suis pas sûr. Des références à Metronomy, la linguistique descriptive et des mecs qui s’appellent Christian et qui font des blagues par courrier électronique en Mai 2011. C’est un peu comme un truc qui fait bizarre dans le coin de l’oeil, qui va titiller le champ de vision. Sauf que là c’est avec vos oreilles. A moins que ce ne soit votre vision mentale. Un endroit de votre esprit où l’on ne capte pas très bien la radio mais où on l’entend quand même un peu. Comme une conversation du voisin qu’on essaye de saisir à travers un mur mais sans  jamais vraiment y arriver. J’ai vérifié que j’étais bien sur « tape » et pas sur « radio ». Mais le bip de bruit est bien là, ça se gargarise même un peu et dans tout le bon sens du terme. Gallo-romaine sur un demi-étage, en fin de rhume avec un bon bagage en soute. Assez distinctement ça vire ponctuellement en micro-gastro quand même. Mais avec beaucoup de dignité. Du bien bel ouvrage pour qui s’intéresse à l’histoire du chemin de fer neuronal et autres dérivations entre Stalingrad et l’infini.
Site web: https://scenesfromsalad.bandcamp.com/

Dreyt Nien « Les rivières de la nuit » (Err Rec)
Je ne sais pas si c’est dans le coffre ou ailleurs mais y’a comme un drôle de bruit. Quelque chose qui se trimballe, tente de rouler sur une surface non-lisse. Un raffût qui laisse envisager le  pire quand on ouvrira. Mais pour le moment, ça reste derrière. Là-dessus des éclats de voix, du synthé bande d’arrêt d’urgence. Un étrange mélange de sensations: entre le travelling autoroutier et le jeu de société un peu foireux retrouvé au grenier un 27 décembre vraiment gris. Sur l’autre face, c’est plus synthétique. Une acidité dans le pong vient contrer le ping mais on goûte quand même. Pas toujours facile à digérer mais suffisamment audacieux pour qu’on y revienne. De Colmar et à découvrir, bien sûr.

Purple Circles « Gender summit » (Korea Undok Group)
Une grande maison abandonnée. De celles qui se taisent un peu trop pour qu’on ne les voit pas. A l’intérieur pourtant, dans de vastes pièces protégées par de lourdes portes, un étrange manège. Une  répétition de théâtre, des percussions sur plastique, un vieux piano désaccordé, des gouttes du plafond à travers les âmes. Au détour d’un escalier-couloir, on tombe sur une station de métro désaffectée. Quelques intrépides tentent de faire rouler un engin non identifié sur les voies doublant le boucan habituel d’un train de sifflements inexpliqués. Les bougres ne vont pas bien loin et poursuivent leur périple dans la pénombre et au rythme cruel de leurs désillusions. Lente et pénible remontée à la surface, des mélodies sombres plein la cabeza. Retour au piano avec ce qu’il faut de désespérance élégante et de réverb non-reliée à Internet. Des interférences et un disque en bout de course perturbent toutes tentatives de communication avec l’extérieur. On ne sait rien de Purple Circles si ce n’est ce lien avec le Korea Undok Group, ce collectif d’une personne à Winnipeg. Mais ce « summit » est de toute beauté.

cOLiQue « cOLiQue » (Scum Yr Earth)
cOLiQue fait des collages comme d’autres mélangent des alcools. On cause ici de micro cut-up, comme les gens qui coupent tous leurs aliments en petits morceaux avant de les manger. On va donc de surprise en surprise, c’est non-linéaire sur toute la ligne, on a envie d’écouter à l’envers, de moon-walker tout ce bouzin au hachoir de précision. Frénésie de vidéos slow-mo dans un go-fast  france-belgique, mimes d’hyperactifs, problèmes d’aiguillage en gare de Monaco avec des envies pressantes à satisfaire…les tableaux défilent et heureusement on n’a pas le temps de choisir. « Victimes en chaleur » se ménage quelques moments d’introspection zen comme un gamer compulsif qui débranche par pure curiosité une vieille borne d’arcade avant d’y replonger de plus belle la tête la première pour y chercher à nouveau un dictateur nord-coréen pixelisé. « Camion de foot » et les stages de Clairefontaine gagnent en suspense, l’hologramme de Dominique Rocheteau en combin’ de ski perturbe les entraînements avec des mini-concerts de jazz entre chaque phase de jeu. Voilà une K7 qui saura accompagner avantageusement votre vie gastrique, aussi chahutée puisse t-elle être.

Evenings « Leater Gause » (Summer Isle)
Un troisième sous-sol de parking. Calme et chaud. Une petite brise estivale balaye tranquillement la poussière. Le regard questionne naturellement l’architecture. L’environnement non naturel se revèle aussi fonctionnel que fictionnel pour peu qu’on arrive à s’y sentir totalement seul. Ce qui n’est pas facile, du moins aux heures chaudes de la journée. Car oui, la nuit tombe, se lève même ici avec des crissements de pneus qui aiguisent les regards aussi vite qu’ils ne chauffent les oreilles. Bientôt des autoroutes battues par la pluie et des petits chemins serpentant à travers une forêt-piège. Parking vert entre deux troncs, pellicules de rouille sur la langue, blanche larme devenue rouge: la soirée tourne mal. Soudain des rêves de béton bouffé par le végétal et tout va mieux. A l’aise, un petit malaise végétal prétexte à tout, une musique discrète pour repasser de vieilles chemises froissées avec distraction, le fer sur sur le scénar du soir.

Blue Suede Platforms « Wood hat » (All Gone)
Trois ballons, une fenêtre ou un tableau. Et un chapeau en bois. Bienvenue chez Blue Suede Platforms, un anglais qui connaît ses « Messthetics » sur le bout des cordes. Son raffût bien minimal de  chambre d’ado éternel secoué d’un glam-pop bricolo se distingue d’abord par un chant quasi sous helium (des choeurs féminins font de brèves apparition). Et puis on tend l’oreille. Ces paroles qui s’installent le temps d’un morceau plus kiwi, vite doublé par une petite punkerie de poêle en fonte. Enregistré avec des trous plein les chaussettes. Les morceaux les plus lents commencent à gratiner le chapeau. « She has it all but she wants more » le refrain s’incruste juste le temps de ne pas se préparer à une fin de face abrupte. Une pointe de mélancolie noyée dans une reverb bubblegum qui éclate aussi vite qu’elle est apparue, chassée par une disto no-fi sur fond de dérives hypocondriaques. Des cordes qui se pincent, des parquets qu’on tape, des cloches qu’on sonne: cet album magnifiquement construit se termine dans un blues de poche qui laisse une impression forte malgré l’enregistrement un peu hasardeux.

Pete Astor « Spilt Milk » (Negative Space)
Beaucoup de sophistication dans cet album de Pete Astor. Des « shalala », de la pedal steel, de la fausse grosse prod en format K7. Un concentré de songwriting pour vos lasagnes magnétiques. C’est  nerveux, coloré, maîtrisé, on embarque là-dedans les yeux fermés. Une aisance troublante. D’où qui vient déjà celui là? Ah mais oui, c’est lui! « Here we are in paradise » entend-on tout d’un coup. C’est peut-être un peu fort de café, un peu trop pop de poche pour ton ton nouveau walkman cool vintage. Mais pourquoi faire la fine bouche? Ce « Spilt milk » se déguste sans cerveau, sec, d’une traite.

Robert Filliou « Sings Marquis de Sade » (Goaty Tapes)
C’est marrant JZ a posté la pochette de cette K7 alors même que je me disais qu’il fallait que j’en écrive une chronique. Robert Filliou, à ne pas confondre avec François Filou, chante ici des textes du Marquis de Sade. Et ça sort sur le label d’un californien globe-trotter. Filliou, Filou, Fillon, on s’en fout. Là on tend l’oreille sur ces mots crus, ces petites gifles littéraires planquées sous le masque improbable d’un lourd accent français. Car oui, tout est en anglais. Ce n’en est que plus drôle. On se balade dans le monde entier à l’écoute de notes et de descriptions portant sur des scènes d’une incroyable cruauté. De la violence, d’états. Mais du fait du dispositif anglophone choisi et des mélopées a capella de Robert, tout l’effroi que ce texte pourrait susciter devient soudain incroyablement léger voire guilleret. Les silences, les intonations prennent une couleur particulière. Son interprétation, notre interprétation, ces choix, ces mots, tout questionne. Et l’écoute s’avère assez fascinante. Le jour où on entendra ça au Trocadéro putain.

Matthew P. Hopkins « Calls » (Thalamos)
Les yeux sur le défibrillateur, pris dans le ronronnement hirsute d’un électroménager qui vrille de toute sa quincaillerie. Un moment de murmure doucereux le long d’un néon hospitalier. Des paroles importantes mais trop tardives. Des psychés polluées depuis trop longtemps, des cerveaux qu’on ne démêlera plus. Quelques notes calmes pour ne plus s’inquiéter du grondement, du foehn mental. Une répétition du blizzard, de la paroi de glace. Dans le vent, tellement de messages retiennent leur souffle. Visage crispé, prononciation hasardeuse, les mots coincés dans un vide sans pensée. Et de
nouveau quelques notes minuscules. Dans un élan reel-to-reel, le génial australien Matthew P. Hopkins (Naked On The Vague, Half High…) sort ici un nouvel opus de toute beauté, sur un label grec.

People laugh at me

David Arvedon « The Best Of Dave Arvedon Vol One » LP (Mighty Mouth Music)
Le fait que le premier volume de ce best of soit sorti après le troisième et le deuxième n’est pas la seule étrangeté qui concerne ce disque. Les disques de ce détraqué de Boston étaient dans les années 70 des « private pressings » dont presque personne n’aurait sans doute entendu parlé de ce côté de l’Atlantique sans le talent de quelques diggers décidés à pousser leur sacerdoce jusque dans des extrêmes insoupçonnés. Toutes ces chansons sont des merveilles qui valent largement quelques uns des disques de freaks les plus côtés du San Francisco musée-du-psychédélisme. Le sens de
l’humour complètement tordu du Dave et toutes les déviances qu’il semble entretenir avec joie ne sont que duperies et il s’en explique de manière brillante dans les notes de pochette. Mais faut-il le croire? Ou est-ce une enième blague? Je ne sais pas, je trouve le tout encore plus drôle du fait de ce petit texte. Et puis ces chansons ont tout: de la soul, des pétages de cable en série, du songwriting bricolé que ne renierait pas R. Stevie Moore et ce petit quelque chose d’hirsute et de grillé qui fait qu’on ne peut qu’applaudir au très bon travail de réédition de Mighty Mouth Music,une fois de plus.

Instant Automatons « Sincerely Making A Noise » LP (Beat Generation/BFE)
Il était plus que temps de rendre justice à cet incroyable groupe anglais de la fin des années 70/début 80, héros des compilations punk du label « Hyped to death » (guillemets abusifs). Les notes de pochette sont parfaites et le pressage soigné. Les chansons sont chacune des petits hymnes aux débuts du punk: elles sont soulevées par cet incroyable souffle de liberté qu’on retrouve dans les meilleurs groupes de l’époque. Fini les leçons de solfège et les maisons de disques donneuses-de-leçons. Tout le monde pouvait s’y mettre. Bricoler quelque chose même dans un labo de physique – c’était le cas au début ici – mélanger allègrement des influences proto-electro, kraut, dub, punk ou jazz dans un joyeux bordel que personne ne viendra juger. La cassette culture était à son plus fort, le do-it-yourself n’était pas le nouveau rayon de votre « concept store » du coin. Il y avait cette urgence d’écrire. C’est celle là même qu’il faut chercher encore et toujours aujourd’hui. Il y a des coups de guitare, des coups de sax ou des coups de basse par ici qui sont des cris vitaux, des tranches de chair qui cherchent l’air le plus vif. Oui c’est bien eux qui ont écrit le fabuleux « People laugh at me (cuz I like weird music) ». Que dire de plus.

Vivien Goldman « Resolutionary » LP (Staubgold)
Au début il y a la ligne de basse incroyable de George Oban du fameux groupe reggae anglais Aswad. Le bonhomme a déjà fricoté avec Red Krayola, les New Age Steppers et la clique On-U Sound. C’est dire. Sur cette ligne s’est construit le sensationnel « Launderette » de Vivien Goldman l’un des plus beaux morceaux de mutant funk/proto post-punk du monde. La Vivien s’est toujours passionnée pour la musique afro-caribéenne et avec l’aide de quelques compagnons de voyage, notamment David Cunningham de Flying Lizards, le sorcier dub Adrian Sherwood ou encore Keith Levene de Public Image
Limited, elle fait d’audacieux mélanges de voix, de basse, d’écho, de reverb et de petits tranchés de guitare. Il y a même quelques morceaux du groupe Chantage qu’elle formait avec Eve Blouin et dont le premier disque est sorti sur Celluloid.

Theoreme « L’appel du Midi à midi pile » LP (Bruit direct disques)
Premier LP de Maïssa D du groupe Sida après une K7 sur My Own Private records et une sur Isolated Now Waves, des labels avec lesquels, je suis sûr, vous êtes familiers. Un album soigneusement construit et travaillé, tout en grosses lignes de basse, boîte à rythme rachitique poussé à bloc et synthé qui vrille le mental. Le son est chaud et les influences sont multiples, du kraut rock au hip-hop en passant par l’indus expérimental le plus obscur voire le dub et l’electronica qu’on n’oublie pas. Souvent parlé, parfois chanté, le textuel explicite glisse des paroles illicites, c’est une île de rap de-re-construit sur une petite montagne d’obsessions. Brigitte Fontaine qui sort de son coeur et rentre dans le corps d’Aaliyah sous les yeux du fantôme de Trish Keenan. De « Kool Shen sur le Toit » à « Moyen-âge », c’est un univers qui redonne son nom à souterrain, redonne son nom au do-it-yourself, avec la violence qu’il faut pour réclamer quelque chose qui a été volé avec violence. Du hautement personnel bouscule l’artistique, du je m’en-foutisme en or massif renverse les pros qui cachetonnent en SMAC et c’est assez libérateur en pleine période de prime-time mièvrerie et autres saloperies de bluettes cathodiques catholicisées. Au lieu de remettre des piles, faudrait penser à pédaler ailleurs et cet album permet au moins, le temps de sa (trop) courte durée, d’y penser un peu plus fort.

Èlg « Mauve Zone » LP (Nashazphone)
Quand ça commence, tu fermes les yeux, Èlg il va te parler. Du ciel mauve, de tout ça. Il est assis en tailleur, comment on dit, en tailleur Chanel. On est encore un peu dans son show là, on est les invités, les projos sont braqués sur ton imaginaire. Il te reste quelque chose??? C’est un peu chaud comme une soupe un peu chaud un peu trop chaud, ça chatouille le ciboulot. Et la ciboulette perdra, tu te perdras avec des perdrix dans la penderie. Un tour de tonnerre qui souffle doucement sur la poussière, des ondes radio avec des accents, on capte les conversations des pirates somaliens, les enculés, ils kidnappent encore pour la transat en solitaire, putain de salauds. Ah on me dit que c’est pas du tout eux c’est peut-être juste un entraîneur de football en Angleterre. Tu gères la déception, l’anticipation, le retour, avec des basses qui marmonnent et des marmots, qui remuent. Tiens une voix qu’on ne connaissait pas. On en vient à se gargariser. Entre personnes civilisées, bien sûr. Puis à retourner le disque pour la face B, à faire face à un sèche-cheveux et à des problèmes respiratoires assez articulés. Rase campagne, langage inconnu et des bêtes qui parlent beaucoup mieux que les beaux parleurs. Donald Duck au téléphone? L’accent américain (mais c’est vraiment pas le seul alone), un texte un peu fort, lu de manière passionnée. La délicatesse d’une conclusion cosmique. Encore un très bel album!

Sandra Bell « Dreams of falling » LP (Straight To Video)
Cet album de Sandra Bell est un étonnant patchwork de collages indus, guitares shoegaze et piano dissonant. L’usine tourne encore mais le train part trop tôt et le désastre rôde toujours. Bell bouge sa poétique sur ces écarts: si sa voix s’emporte doucement dans les mélodies sur un morceau, elle pourra sur un autre se cacher derrière un effet, un effet parlé avec des overdubs finement ciselés. « Subway Nihilism » est l’archétype de ces constructions brutes: le réél transpire dans les changements de rythme, dans la violence musicale mais les mots s’échappent infiniment vers un
ailleurs qu’elle façonne avec inspiration. La douceur d’un piano, d’une guitare est souvent chassée par une ravageuse guitare fuzz. La musique devient un élement naturel imprévisible, le vent pousse l’aiguille sur les sillons. Jusqu’à ce final sombre et poignant: « The country girls » avec son orgue grésillant. Sorti à l’origine en 1991 en format cassette sur le célèbre label néo-zélandais XPressWay de Bruce Russell (The Dead C), voilà une bien belle réédition vinyle signée Straight To Video. On notera au passage la brochette de stars ayant participé à cet album, de Alastair Galbraith à Peter Jefferies en passant par Peter Gutteridge.

Twinkeyz « Alpha Jerk » LP (S-S Records)
Tirant son nom du batteur des Pink Fairies, ce groupe de Sacramento sévissait à la fin des années 70 et malgré une signature sur Plurex, label hollandais tenu entre autres par un gars des Minny Pops, la malchance s’acharna sur eux et le groupe se termina rapidement. Mais dans les années 90, quelques diggers acharnés de San Francisco retrouvèrent les bandes originales de l’album maudit, « Alpha Jerk », et leur travail permis la sortie d’un album à la hauteur du groupe, sur le label Anopheles. Près de quinze après cette sortie, le valeureux Scott Soriano de S-S records a décidé de ressortir cet opus monstre remixé et remasterisé. Gloire à lui pour l’éternité. Non mais vous pensez que je plaisante là?? Le lead guitariste de Twinkeyz va vous envoyer sur PLUTON en moins de temps qu’il ne faut pour mettre ce disque sur la platine. A côté le groupe déroule avec une nonchalance toute californienne quelques morceaux bien sentis, entre Velvet et T-Rex. Tout ça coule du cosmos à grosse goutte, inutile de s’éponger, vraiment. A noter qu’il y a même des choeurs très pop ou du synthé Chrome-esque mais le guitariste précité n’en a cure: il continue à tricoter son écharpe intergalactique, c’est admirable. Enfin je ne voudrais pas en faire trop mais…passez pas à côté quoi.

Korea Undok Group LP (Penultimate Press)
Des petits pas feutrés dans un couloir glacial. Un bâtiment étrange où l’on découvre sans cesse de nouveaux recoins cachés. Dans l’ombre de l’hiver, des craquements, des fêlures et un suprenant orchestre de sonorités aussi discrètes qu’entêtantes. Des traces grises sur un mur blanc qui reflète du vide 24 24. Une mélodie hésitante se faufile de pièce en pièce comme un courant d’air qui voudrait bien arrêter de courir. Dans ces tons passés, dans cet enfer blanc-gris, on cherche du rouge. Comme par instinct. On le devine sombre comme le sang. Soudain un son plus sec comme un Woody le Pic noyé dans le bourdonnement hivernal de la toundra. On tend l’oreille. Une inscription: « Richardson Reading Terrace ». Menez l’enquête vous-même, c’est glaçant. Plus loin, on ferme les yeux. La terre gronde. Elle fait irruption dans la pièce. Le poul qui s’accélère. Coups de tête, coups de tête, coups de tête. Inaudibles de l’extérieur. Si on souffle ensuite avec un vieux piano, celui-ci se révèlera un peu plus tard un instrument de torture redoutable. Dans les cordes encore, on regarde à l’extérieur. L’aube pointe timidement, de sa signature électronique, de sa vague sonnerie téléphonique. C’est un disque d’un collectif de Winnipeg. Beau, oui, c’est rien de le dire.

Vince & His Lost Delegation « Molécules à doses variables » LP (LMR)
Vous connaissez la ville de Québec? J’espère que vous n’êtes pas allés au Québec sans aller à Québec. J’espère que vous me suivez là. Parce que oui, ce Vince vient de Québec et il en informe tout le monde dès le début du disque, sur le superbe « Boulevard Hamel ». Une chanson qui raccroche directement ce boulevard à une galaxie non encore découverte. C’est qu’il va falloir vous décrocher un peu le cerveau plutôt que la machoire pour pleinement apprécier cet album délicieusement perché dans les étoiles du rock psychédélique le plus décomplexé. La guitare et la voix sont définitivement les moyens de transport choisis ici pour nous emmener le plus loin possible de cette foutue Terre-Cerveau. Dès fois il faut remettre un peu de carburant punk-garage, mais le vaisseau Vince est bien lancé et sa délégation veille au grain sur le tableau de bord. Tout ce petit monde entonne même rapidement un « hymne à la grève » qui devrait habilement trouver public par delà les galaxies. Entre un fou rire et une déclaration d’amour éternel, les chansons naviguent avec aisance dans l’hyper-espace. Chaudement enregistré et mixé par Lo’Spider à Toulouse, ce deuxième album de Vince & His Lost Delegation est une réussite!

Giorgio Murderer « Holographic Vietnam War » LP (Pelican Pow Wow)
Il y a sur ce LP les meilleurs lignes de clavier punk US entendues depuis Jay Reatard. D’ailleurs ce clavier est sur le macaron, dans les mains du père de Giorgio, celui qui a fait le Vietnam. On ne causera pas de guerre ici. « I ain’t doing so hot », c’était donc le premier morceau. Y’a de quoi monter le son, croyez moi. Bien à fond. Giorgio, nous continuerons de l’appeler ainsi, ne s’interdit aucun instrumental et il a raison. Il en a strictement rien à cirer de cette chronique et c’est tant mieux. Poussez le son que je vous dis! Y’a aussi de la mélodie là dessus. De la mélodie qui racle les neurones avec force. Y’a du language un peu cru aussi, ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Continuez à monter le son. Ce n’est pas encore à fond? La face B fait encore monter la température. Tropicalisme non fantasmé, coincé dans un clavier dégoulinant de sueur et une guitare rouillé suffisamment maltraitée pour faire office de ventilo. Vous ne devriez pas faire d’image mentale. Montez le son. « I’m committing crimes, all the time, all the time ». Il faut vous en dire plus? Ah oui le dernier morceau, rageur, furieux, punk-au-sommet: « Beat up the west
coast ». C’est dit.

The Suburban Homes « Are Bored » EP (Total Punk)
Le premier EP de ce jeune groupe anglais, sorti en 2014, tope à 50 euros sur discogs, la plateforme du n’importe quoi. Idem pour leur deuxième disque, sorti sur Total Punk l’an passé. Pour ce nouveau EP on ne fera pas de pari. La musique. Oui il y a une urgence dans ces chansons. Une compression, une façon d’aller à l’essentiel. Un côté Swell Maps / Fall / Headcoats qu’on ne peut pas vraiment nier. Mais bizarrement on parvient à mettre un peu tout ça de côté. Et on tombe sur des chansons aussi addictives que « Barbie & Ken » (et son définitif « no hope for tomorrow » de clôture) ou « I-Phone suicide » (et son incroyable break de batterie). On pourrait continuer comme ça sur quasiment toutes leurs chansons, semble t-il. Il y a toujours un petit quelque chose, quelques paroles qui claquent, un solo bien fuzzé ou un break qui accroche l’oreille avec une incroyable efficacité. Alors ne l’achetez pas sur discogs à des enculés, fouillez dans les distros et chez les disquaires!

Accident du Travail « Très Précieux Sang » (The Trilogy Tapes)
Tournoyant dans notre for intérieur, une nouvelle énergie. Des lumières vives, par flash, qui flottent, respirent, prennent de l’ampleur, se multiplient. Jusqu’aux premières notes. Un pitch et des mouvements ascendants, comme un aigle qui prend son envol et trouve ce qui saura le porter. Les gestes sont amples, déliés, les mains, les yeux, le coeur en visée. Portées, les notes s’épuisent lentement dans une inertie toute galactique. Sur leurs traces, une épaisse couche de mystère. Doucement, des couloirs se créent. Vers ces notes qui viennent de plus bas. Les notes d’en bas. On pense à elles, on fait quelque chose pour elles. Elles se font entendre, se croisent puis s’éloignent. Avec une subtilité de fin de face. Les ponts continuent de se construire, laissant passer des notes, des rêves, trois par trois. Puis soudain une porte qui s’ouvre en fermant les yeux. Des néons qui nous guident, des faons. Les sonorités changent brusquement, un univers éblouissant de matin planqué parmi les roseaux à guetter le moindre signe d’autres présences au monde. C’est qu’on ne sait plus vraiment où on est. Mais les ondes martenot s’intensifient. Une lyre, un livre, le petit matin encore. Noyé dans un manteau, quelques pas légers sur une banquise un peu dorée. On l’attendait ce deuxième album d’Accident du Travail. Il sort sur un label anglais qui leur avait déjà sorti une cassette en 2010. Un album qui ne déçoit pas et nous emmène sur des routes célestes qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Drippin

Et maintenant les mixtapes.

Peezy « Infinity »
Productions classiques et plutôt traînardes avec des kicks bien raides et un flow convaincant à la Earl Sweatshirt. Prometteur!

Migos « YRN 2 »
Le trio est de retour au complet après le passage d’Offset en zonzon. Autant dire qu’ils sont remontés à bloc. Qu’on aime ou qu’on déteste, Migos se taille un style de trap qui rappelle ce que Bone Thugs & Harmony infligeait à l’époque au rap des années 90. Certes les lyrics ne sont pas du même niveau mais quelque part, sous les litres de purple, il y a quelque chose qui les démarque.

Ugly Frank « Bobby Hill »
Avec Hefna Gwap, Lucki Eck$ et Villain Park une de mes mixtapes préférées de 2015. Ugly Frank – du crew ILLFIGHTYOU de Tacoma – se balade sur des prods dodues et démontre l’étendue de son talent. J’attends la suite avec impatience.

Lil B « Thugged Out Pissed Off »
Ce fou de Lil B, bouffon génial a non seulement plus d’un tweet dans son sac mais aussi plus d’un morceau: 63 exactement sur cette nouvelle mixtape. Productions dégoulinantes, paroles mi-flemmardes mi-brillantes, Lil B cultive son style je-m’en-foutiste comme personne d’autre ne sait le faire aujourd’hui.

Juicy J « O’s to Oscars »
L’ex Three 6 Mafia enchaîne des projets d’une qualité variable, comme le démontre encore cette nouvelle mixtape. Si les prods sont plutôt lourdes (Metro Boomin, Sonny Digital, TM 88 et autres Zaytoven sont au générique) on a un peu l’impression que le gaillard tourne en rond. Un bonus quand même pour le hit mc hammer-ien « You can’t », assez marrant.

AFRO « Tales from the basement »
Nouveau protégé de R.A The Rugged Man, le jeune AFRO et son flow virtuose tape fort avec cette mixtape aussi classique que réussie. Du grand boom bap!

Eddy Baker « Less than zero »
Membre du crew Seshollowaterboyz avec Bones, Xavier Wulf et Chris Travis, Eddy Baker vient de sortir cette mixtape aussi relax que soignée au niveau des productions. De quoi vous familiariser avec ses paroles plutôt salées.

Chris Travis « The Ruined »
Chris Travis justement vient lui aussi de sortir un nouveau projet et maintient la cadence effrénée des Seshollowaterboyz. Là aussi les prods éthérées claquent comme jamais et « The Ruined » devrait ravir les fans du son Travis.

Future « Purple Reign »
Gardons le meilleur pour la fin avec cette nouvelle mixtape impériale de Future dans laquelle il démontre clairement qu’il survole tout la scène trap avec une aisance incomparable. Metro Boomin est au top aussi.

Cats in windows

Les cassettes maintenant.

Carl Matthews « Aksu » (Keep tapes alive)
Le cosmos coule dans ton corps. Le plus beau voyage est le voyage intérieur. Volutes électroniques d’une galaxie lontaine. D’une beauté troublante.

Total Control « Totally cunted » (Autoproduction)
La K7 des singles et raretés, sortie lors de leur récente tournée européenne. Outrages à gogo. Punx & Skins. Et même un peu de jazz en liberté. Killer.
totallycunted

Tarzana « Pacific Citi » (Pacific City Sound Vision)
Dans la jungle belge. Drum pads et rêves tropicaux en pleine déliquescence. Assez intriguant quand même.

V/A « Australian musical compilation series – Cassette Club 3 » (Moontown)
Electro un peu booty mais pas que, en provenance du pays des kangourous. Plein de nouveaux noms prêts à en découdre sur le dancefloor. Dans moins d’un an, ils auront tous signés sur Not Not Fun, alors ne tardez pas.

Soviet Pop « Dialogue » (Goaty Tapes)
Bricolages synthétiques et chant dépressif. Des petites montagnes de drogueries à l’intérieur, c’est assez réussi. Incident diplomatique presque majeur.

Banana Head « Phones the public » (Goaty Tapes)
Echos lointains d’une île bientôt cachée sous la mer. Pop électronique enfouie dans un sablier géant.

Touch of poison « Moat » (Goaty Tapes)
Murmures sur tierces mineures dans un couloir de la gare de Gand. Des pointillés qui vont bouillir dans notre inconscient. Avec la force du poison.

Ignatz « I live in a utopia » (Goaty Tapes)
Superbe folk blues de derrière le décor. Sous pochette noire.

Goat Bath Eternity « Downers » (Goaty Tapes)
Glam électronique et rock régressif pour un moment de qualité dans une caverne humide déclassée par les monuments historiques.

Club Sound Witches (Goaty Tapes)
Machineries traversées par le Sahel, filet de voix intercepté par le Malin, Club Sound Witches est disponible pour un récital maléfique sur invitation strictement personnelle.

11ième étage « Insomnie » (Les disques rayures)
Deux notes pour sauter dans le vide. Un saxophone comme parachute. Entre yéyé dépravé et no-wave baveuse. Sur le fil d’un larsen, un groupe qui tisse sa toile.

F ingers « Trilogy: they got the best heart » (Autoproduction)
Dub de basse et voix qui file dans les interstices de la réalité. Culture de la répétition. Hypnose en or.

Gad Whip « Take the red eye » (Autoproduction)
Patchwork à l’anglaise. Punk débridé et nappage spoken-word. Pourquoi pas.

Crooked Cults

Quelques chroniques, rapido. Vinyles d’abord.

Mouse Sluts 12″ (Bruit Direct disques)
Je dirais que c’est entre les Yardbirds et Virgin Prunes: bluesy, électrique, gothique, intriguant. Et lent. Et sombre. Mais surtout: c’est l’association de Letha Rodman-Melchior, Dan Melchior et Graham Lambkin, ce qui devrait vous suffire.

Cuntz « Force the zone » LP (Homeless)
C’est un peu les nouveaux Flipper, non? Sauf qu’ils sont australiens.

Olimpia Splendid LP (Fonal)
Minimaliste, électrique, fragile, grâcieux. Mes finlandaises préférées.

Badaboum LP (Bruit Direct disques)
C’est un peu comme si les Slits avaient écouté les Dreams et Headwar. Professionnel et convaincant.

Hierophants « Pneumatic Bill » 7″ (Moontown)
On dirait les Strokes en 2001. C’est tout mimi.

France Sauvage « Jeux vocaux des bords de Dronne » LP (La République des granges/Animal Biscuit/Gaffer/etc.)
Visionnaire, électronique, extatique. A ne pas confondre avec France.

Richard Papiercuts « If » LP (Ever/Never)
Urbain, moderne, discrètement ambitieux. Les influences sont multiples – rock / punk / glam et plus – et le songwriting somptueux. Très new-yorkais (et même un peu français).

Wiredheads « Big issues » LP (Tenth Court)
Un groupe australien qui va enregistrer chez Calvin Johnson de K Records, c’est déjà un peu le jeu de pistes qui commence. Fiévreux, exhalté, enthousiasmant. Ce disque est tout cela à la fois.